"Un soir, sa sœur m'a demandé si elle pouvait, elle aussi, avoir un rendez-vous rien qu'avec moi. Pas pour un problème. Juste un rendez-vous."

Quand un enfant est dyslexique, la maison s'organise autour de lui sans qu'on le décide vraiment. Les devoirs prennent plus de temps, les rendez-vous chez l'orthophoniste s'ajoutent au planning, les soirs de bulletin scolaire sont tendus. Et l'autre enfant, celui qui n'a pas de trouble particulier, apprend très vite une règle qu'on ne lui a jamais énoncée : ne pas en rajouter.

Ce n'est pas de la négligence de la part des parents. C'est de l'arithmétique. Le temps et l'attention sont des ressources limitées, et un enfant qui a besoin d'aide pour lire une consigne en prend, forcément, davantage qu'un enfant qui s'en sort seul.

Ce que la fratrie encaisse, sans le montrer

Les enfants qui grandissent à côté d'un frère ou d'une sœur dys développent souvent une maturité qui impressionne les adultes. Ils comprennent vite, s'adaptent, ne se plaignent pas. C'est justement ce qui inquiète : cette maturité cache parfois un renoncement silencieux à demander leur part.

  • Ils minimisent leurs propres difficultés, y compris scolaires, en se comparant à la charge que porte déjà la famille
  • Ils deviennent des petits adultes avant l'heure, aident, surveillent, expliquent à leur frère ou sœur ce que les parents n'ont pas eu le temps de reprendre
  • Ils ressentent une culpabilité à réussir facilement là où l'autre échoue, ou au contraire une jalousie qu'ils n'osent pas nommer
  • Ils testent parfois les limites ailleurs, à l'école, avec les amis, pour obtenir l'attention qu'ils ne réclament jamais à la maison

Une étude de suivi menée sur des fratries d'enfants avec un trouble chronique ou un handicap montre un tableau contrasté : certains frères et sœurs développent une empathie et un sens des responsabilités remarquables, d'autres présentent davantage de troubles anxieux ou de retrait social que la moyenne. Le facteur qui fait la différence n'est pas le trouble en lui-même, mais la place que la famille parvient à laisser à chaque enfant.

Fisman, S., Wolf, L., Ellison, D., & Freeman, T. (2000). A longitudinal study of siblings of children with chronic disabilities. Canadian Journal of Psychiatry, 45(4), 369-375.

Les phrases qui blessent sans le vouloir

"Toi au moins, tu n'as pas de problème"

Dit pour rassurer, cette phrase efface en une seconde tout ce que l'autre enfant peut porter de son côté : sa propre fatigue, ses propres peurs, le poids d'être toujours celui qui va bien. Elle referme la porte avant même qu'il ait pu répondre.

"Sois patient avec lui, il fait des efforts"

Toujours vrai. Mais répétée sans jamais son pendant, cette phrase apprend à l'enfant que la patience est à sens unique. Il finit par se demander qui, dans cette maison, est censé être patient avec lui.

"On n'a pas le temps là, ton frère a ses devoirs"

Une phrase logistique, dite mille fois sans y penser. Répétée sur des années, elle devient un message : ta demande arrive après. Ce n'est jamais l'intention des parents, c'est pourtant ce qui s'imprime.

Ce qui aide vraiment

Les chercheurs qui étudient les fratries de familles concernées par un trouble ou un handicap s'accordent sur un point simple : ce n'est pas la quantité de temps qui compte le plus, c'est la régularité d'un espace réservé, même court, où l'autre enfant n'est ni comparé, ni mis en concurrence avec son frère ou sa sœur.

Ce qui change concrètement à la maison

Un moment qui n'appartient qu'à lui

Vingt minutes, une fois par semaine, sans écran, sans le reste de la fratrie, sans lien avec les devoirs de personne. Le contenu importe peu : un jeu de société, une balade, une recette préparée à deux. Ce qui compte, c'est que ce moment existe et qu'il revient, sans être annulé dès qu'un imprévu touche l'autre enfant.

Nommer ce qu'il fait, sans le comparer

"Tu as bien géré ton contrôle de maths" vaut mieux que "Tu vois, toi tu y arrives sans problème." La première phrase le reconnaît pour lui-même. La seconde le transforme, malgré elle, en contre-exemple de son frère ou de sa sœur.

Lui expliquer, à son niveau, ce qui se passe vraiment

Un enfant qui ne comprend pas pourquoi son frère a droit à plus de temps d'écran pour ses jeux de lecture, ou pourquoi sa sœur ne fait pas de dictée le week-end, invente ses propres explications, souvent moins justes que la réalité. Expliquer simplement ce qu'est la dyslexie, ce que ça change au quotidien, désamorce beaucoup de ressentiments qui autrement restent silencieux.

Autoriser la jalousie, sans la juger

"Ça m'énerve que tu aies toujours plus de temps avec papa" n'est pas une phrase à corriger immédiatement par la culpabilisation ("mais tu sais bien que ton frère en a besoin"). C'est une phrase à accueillir d'abord. L'enfant a le droit de ressentir ça, même si la raison derrière est légitime.

"On ne peut pas donner exactement le même temps à chaque enfant. On peut, en revanche, faire en sorte qu'aucun des deux ne se sente en dernier sur la liste."

Il n'y a pas de partage parfaitement égal possible dans une famille où un enfant a des besoins différents. Ce serait même une fausse promesse. Ce qui est possible, c'est de rester attentif à celui qui ne demande jamais rien, précisément parce que c'est souvent lui qui en a le plus besoin.

"Elle a fini par avoir son rendez-vous rien qu'à elle. On aurait dû commencer bien plus tôt."

Julien, papa de Théa
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